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Sélection

#PLIB2020 Ma sélection de 20 livres pour le Prix de l'Imaginaire Booktubers App

J'ai l'honneur de faire partie du jury du Prix de l'Imaginaire Booktubers App 2020, qui récompense un roman de SFFF parmi 124 présélectionnés. En tant que juré j'ai dû, pour la première session de votes, choisir 20 titres, lus ou non. Voici donc les livres qui m'interpellent le plus :
Agravelle ou l'Envers du Temps, Maxime Herbaut, éd. Inceptio Alchimistes, Jean-Pierre Favard, éd. Séma Ceux qui ne peuvent pas mourir, Karine Martins, éd. Gallimard jeunesse Cendres, Johanna Marines, éd. SNAG Chevauche-Brumes, Thibaud Latil-Nicolas, éd. Mnémos Engrenages et sortilèges, Adrien Tomas, éd. Rageot Je suis fille de rage, Jean-Laurent Del Socorro, éd. ActuSF La lyre et le glaive, Christian Léourier, éd. Critic L'Apprentie Faucheuse, Justine Robin, éd. Le Héron d'Argent Le Crépuscule d'Aesir, Elie Darco, éd. Plume Blanche L'Ensorceleur de choses menues, Régis Godyn, éd. L'Atalante Le Phare au corbeau, Rozenn Illiano, éd. Critic Les Brumes de Cendrelune, Georgia…

Tempête de cendres

Nouvelle écrite au préalable pour l'appel à textes de L'Ampoule n°5 et qui n'a pas été retenue. N'hésitez pas à laisser un commentaire.

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The Haunted Wood, Arthur Rackham.

Tempête de cendres


La Sagace au cuir tanné par des années de route s’arrêta. Elle sortit de sa besace quelques fruits secs et une gourde, et grignota, le dos appuyé contre un mur de pierres noires. Elle contempla le paysage qui s’offrait à elle : des ruines, de la terre incrustée de suie, des carcasses de bâtiments et de voitures dans lesquelles poussaient d’étranges arbres aux branches ébène. Des fruits mûrissaient au bout de ces moignons calcinés, d’un vert nauséeux. La Sagace s’en servait pour diverses potions : le suant, le nom du fruit, lui permettait d’empoisonner quiconque lui voulait du mal, et à petite dose d’émettre une odeur nauséabonde, ainsi les kréatures se tenaient loin d’elle.

La tempête menaçait. Les nuages gris s’amoncelaient au-dessus de sa tête, intimant l’ordre de se mettre à couvert. La vieille femme siffla, et un corbeau croassa au loin. Son familier vola au-dessus des décombres et se posa sur son épaule.

« Il va pleuvoir des cendres, Belzor. Abritons-nous, chuchota-t-elle en caressant le plumage de l’oiseau. »

Elle avisa un immeuble au porche éventré et s’y engouffra. Autrefois d’un beau standing, le bâtiment n’était plus qu’une ombre du temps jadis. Elle monta des escaliers branlants recouverts de champignons verdâtres, traversa des corridors humides dont les murs suintaient un liquide brun, et entra dans une pièce à peu près préservée. La tapisserie avait quelques taches et le parquet était mangé par endroit, mais le plafond ne s’était pas écroulé. Elle installa son campement de fortune sous l’ouverture qui était autrefois une fenêtre : une couverture épaisse, un petit réchaud, une casserole qu’elle remplit de bouillon, une pipe qu’elle bourra, et elle attendit que le repas fût prêt.

La foudre brisa le silence angoissant, laissant une traînée sanguinolente dans le ciel. Le bruit fracassant fit sursauter Belzor, qui était perché sur le rebord de la fenêtre. Le ciel se para de nuances crépusculaires, tandis qu’il se déchirait en éclats rougeoyants. Puis, les nuages lourds et noirs éclatèrent : une pluie de fin du monde s’abattit sur la ville en ruines. Faite de flocons cendreux et toxiques, tout ce qu’elle touchait s’érodait. La Sagace huma les relents acides qui s’échappaient du contact des cendres sur la terre et la pierre.

Elle s’installa plus confortablement, enleva son bonnet, lâchant ses longs cheveux gris et bouclés, se débarrassa de ses bottes, de ses longues chausses trempées et de son épais manteau, puis décrocha sa lourde ceinture à laquelle étaient suspendus bourses diverses, fioles, couteaux et surtout, la carte. Le papier était fripé et déchiré par endroits, jaunis par le temps, les écritures étaient devenues presque illisibles. Mais la shâmane la connaissait par cœur. Elle avait passé des jours et des jours à scruter, mémoriser chaque dessin et chaque mot. Cette carte, c’était l’espoir. Celui d’une vie meilleure. D’une vie tout court. Elle sortit d’un petit sachet un peu de viande séchée et en offrit quelques morceaux à son familier.

Des animaux subsistaient dans ce monde apocalyptique, entretenus dans des fermes souterraines par quelques communautés résistantes qui s’étaient adaptées. Après un court séjour dans l’une d’elles, la Sagace avait emmené des provisions et était repartie sur les routes, non sans mal. On ne savait jamais sur qui l’on tombait. Dehors comme dedans, les humains étaient devenus farouches et violents. La loi du plus fort régnait, et certaines sectes étaient florissantes. La vieille femme se méfiait autant de ces hommes que des kréatures, qui, elles au moins, étaient prévisibles.

Elle fumait paresseusement, emmitouflée dans sa couverture, pendant que l’orage tonnait toujours dans le lointain et que la cendre tombait dans un frémissement, comme de petits morceaux de papier délicats qui, en touchant le sol, grésillaient, à la façon de moustiques trop près d’une lampe. Mais un bruit qui n’avait rien à voir avec la pluie attira son attention. Des pas s’approchaient. Doucement, en raclant. Elle souffla sur sa pipe et la posa au sol. Belzor, qui nichait dans son cou, ouvrit un œil. Elle tourna la tête vers l’entrée de la pièce. Deux lueurs lugubres la fixaient. Un corps longiligne et courbé, laiteux et recouvert d’un mucus luisant, de longues griffes terminant des bras maigres touchant le sol, un crâne chauve sans oreilles, ni nez, uniquement des fentes rouges, et une gueule hérissée de crocs complétaient le portrait de la kréature. La Sagace retint son souffle. Normalement, elle était protégée. Elle possédait une amulette autour du cou, contenant des herbes et des petits os de kréatures. Le talisman couplé à la pommade écœurante dont elle s’enduisait suffisait généralement pour tenir les monstres éloignés. Pourtant, la chimère à l’entrée ne semblait pas incommodée du tout. Elle gratta un mur de ses griffes acérées, décollant plâtre et moisissure qui tombèrent en crépitant. Le monstre émit alors un long râle en dévoilant sa double rangée de dents meurtrières. C’était un signal à ses congénères. Ils devaient être plusieurs dans le bâtiment. La shâmane sentit les battements de son cœur s’accélérer. Que se passait-il ? Elle ne devrait pas être aussi visible… Et pourtant, la chimère avait l’air prêt à en découdre.

La vieille femme chercha sa ceinture et en défit le poignard qui y pendait. Elle prit dans sa besace une lampe torche et la pointa en direction de l’entrée de la pièce. Il y avait à présent trois kréatures, qui gémirent quand la lumière heurta leurs pupilles. L’une d’elles avança malgré tout et posa un pied dans la chambre. La vieille femme frissonna. Elle prit une grande inspiration pour se donner du courage et se rua sur le plus téméraire. D’un geste vif, elle planta son couteau dans la chair visqueuse. Le monstre émit un grognement de douleur et s’effondra. L’apparence rabougrie de la sorcière jouait bien des tours à ses ennemis, et les kréatures n’y faisaient pas exception. Les deux dernières sautèrent dans la chambre et encerclèrent la shâmane. Un sang noir aux reflets verdâtres phosphorescent s’écoulait à ses pieds. Au moment où les chimères allaient se jeter sur elle, le corbeau fonça et de plusieurs coups de bec, éclata leurs yeux rouges. Des hurlements se firent entendre et la Sagace redouta qu’ils n’attirassent d’autres monstres. Elle entreprit de leur trancher rapidement la gorge et les deux cadavres tombèrent au sol. La Sagace souffla, le sang lui battait aux tempes. Une sueur froide coula le long de son échine. Pourquoi est-ce que l’amulette ne fonctionnait plus ?

Il était temps de partir, l’attaque avait dû attirer d’autres prédateurs. La vieille femme refit ses paquetages en hâte, et descendit les escaliers.

Elle patienta quelques minutes sous le porche, Belzor sur son épaule. La pluie de cendres avait pratiquement cessé, et les zébrures pourpres qui lacéraient le ciel s’étaient faites discrètes. Par précaution, elle s’était enduit le cou, les poignets et le creux des genoux de suant avant de sortir de l’immeuble, mais désormais, se savoir aussi vulnérable la rendait très mal à l’aise. En fait, elle avait même peur. Qu’étaient donc devenus ces monstres pour qu’ils soient insensibles au talisman ? Elle mit sa capuche et se mit en route, son corbeau blotti dans le cou.

Tous les cent mètres, elle marmonnait une incantation visant à effacer ses traces physiques comme énergétiques. Au moins, les monstres ne pourraient pas la traquer facilement. Elle fouilla l’intérieur de sa veste et en sortit la carte. Elle était encore à une centaine de kilomètres du refuge. Enfin, s’il y avait bien un refuge. Après tout, ce morceau de papier avait bien vingt ans.

Des nuages noirs et lourds barraient toujours l’horizon. Cela n’augurait rien de bon. La tempête s’était pourtant calmée, mais elle semblait ne pas avoir dit son dernier mot. La Sagace pesta. Il fallait avancer vite. Au fur et à mesure qu’elle parcourait les kilomètres, une angoisse l’étreignait, aussi insidieuse que la lumière qui baissait dangereusement. La nuit n’allait pas tarder à tomber. Elle traversa des champs noirs imprégnés de cendres, des villages rasés, des bois sombres aux troncs torturés et charbonneux, il n’y avait pas âme qui vive. Toutefois, il fallait garder l’œil ouvert, des mangeurs d’hommes, des détrousseurs, des kréatures pouvaient rôder. La sorcière avait pourtant l’habitude de voyager seule, mais depuis l’attaque de la matinée, elle se sentait vulnérable.

Le vent souffla soudainement, plaquant ses cheveux en arrière, balayant le sol aride, la forçant à s’arrêter. « Oh non, maugréa-t-elle, la tempête va recommencer ! » Elle intima à son familier l’ordre de lui chercher une cachette sûre. Belzor s’ébroua du cou de la vieille femme où il était au chaud, et s’envola tant bien que mal. La Sagace était à découvert. Cela faisait plus d’une heure qu’elle traversait une forêt de troncs calcinés, croisant de temps à autre des abris de fortune depuis longtemps abandonnés – des squelettes gris dormaient profondément sous les tentes déchirées. Éreintée, elle finit par s’asseoir sur une souche, et but un peu d’eau à sa gourde. Un mauvais pressentiment planait dans l’air vicié. Le corbeau n’était toujours pas revenu. Elle tenta de se rassurer et s’encouragea à avancer, malgré le vent de plus en plus cinglant. Il soulevait poussière et projectiles légers, elle dut protéger sa bouche d’un tissu. Pas à pas, elle gagnait du terrain, et aperçut la lisière. Elle allait enfin pouvoir sortir de cette lugubre forêt. Les bourrasques, sifflant et claquant, gonflèrent les nuages qui se déployèrent dans tout le ciel, faisant tomber la nuit prématurément. Seule la demi-lune était visible, elle projetait ses pâles rayons sur cette terre désolée. La sorcière atterrit sur une lande sèche et morne. Elle était enfin sortie du bois.

Elle se posa quelques instants aux abords de la clairière, cherchant son oiseau des yeux dans le ciel menaçant. Aucune paire d’ailes ne volaient à l’horizon. La Sagace s’inquiéta, cela faisait bien une heure que Belzor était parti, il ne mettait jamais autant de temps d’habitude. Quelques gouttes de pluie tombèrent. La voyageuse toucha machinalement son visage et, horrifiée, contempla la trace sur ses doigts : du sang était mêlé de noir. Il fallait à tout prix qu’elle trouve un abri, ou alors elle finirait par fondre sur place. La toxicité de la pluie mélangée à la cendre avait raison de tout être vivant à découvert. Affolée, elle dut se remettre en route. Il y avait forcément un abri dans les environs, ne serait-ce que des ruines. Dans cette nuit précoce trouée de flocons gris, elle n’y voyait pas à dix mètres. Elle avança en serrant les dents, les mains sur les lanières de ses sacs, sa capuche protégeant la moitié de son visage. Un pas après l’autre, face au vent, elle atteignit la moitié de la clairière, priant pour que ses affaires ne fussent pas trop rongées par la pluie, heureusement encore fine. Bien qu’elle répugnât à allumer sa lampe, autant pour économiser l’énergie que pour ne pas se faire repérer, elle la braqua face à elle. Le faisceau lumineux transperça les ténèbres comme un phare attirant les bateaux jadis. Un sursaut de joie étreignit son cœur : elle aperçut une petite bicoque à moitié délabrée adossée contre un gros rocher, entre deux arbres, de l’autre côté de la clairière. Elle pressa le pas malgré les bourrasques acides fouettant sa figure, et poussa un soupir de soulagement quand elle put toucher les vieilles pierres. Elle entra. Un silence pesant se noyait dans l’obscurité que la lumière de la torche n’arrivait pas à percer totalement. La petite pièce possédait un sol en terre battue qui semblait avoir été épargné par les cendres, même les murs étaient secs malgré l’absence de porte. La Sagace se défit de ses paquetages et de son manteau troué par la pluie, et s’assit dans un angle face à l’entrée. Elle décida de dîner, tout en ruminant son inquiétude. Tout son chemin avait été bien trop calme. Aucune kréature à l’horizon, et Belzor qui ne se montrait toujours pas… La pluie prit de l’ampleur et un grondement se fit entendre dans le lointain. Cette fois, ça y était, la tempête était bel et bien là. La sorcière éteignit sa lampe et finit par s’endormit à même le sol, enroulée dans une vieille couverture embaumant le suant et une odeur piquante de tisane aux herbes.

Un éclair zébra soudainement le ciel, accompagné d’un violent coup de tonnerre. La sorcière se réveilla en sursaut, tous les sens en alerte. Elle crut voir des yeux rouges dans un coin de la masure. Elle se leva brusquement et attrapa sa lampe torche. Elle éclaira la pièce nerveusement, la main sur son poignard. Rien. Un autre coup de tonnerre gronda et la fit sursauter, illuminant tout d’un flash rougeâtre. De nouveau des yeux écarlates, cette fois, à l’entrée. Ils l’observaient de l’extérieur. Tremblante, la femme ramassa sa lampe et la dirigea vers le seuil. Les yeux maléfiques avaient disparu. Mais elle aperçut une petite forme sombre au sol. Le ventre noué, elle s’approcha et distingua Belzor. Le pauvre corbeau gisait, le cou tordu et les plumes ébouriffées. Avec un hoquet de stupeur, la vieille femme se pencha pour le ramasser précautionneusement. Elle le berça en murmurant d’anciennes paroles, et retourna s’asseoir sur sa couverture, les yeux brillants de larmes. Les monstres avaient tué son familier et l’avaient déposé là comme un morbide avertissement. Elles l’avaient suivie malgré le brouillage effectué, elles s’étaient faites plus que discrètes, et elles voulaient lui faire peur. Leur comportement donnait la chair de poule à la Sagace. Prise d’une impulsion subite, elle porta la main à son cou, et voulut tâter son pendentif. Une lueur de désespoir ternit son regard. Son amulette n’était plus accrochée à sa chaîne. Quand l’avait-elle perdue ? Depuis le début ? Lors de l’attaque ? La lui avait-on volée pendant qu’elle dormait ? La shâmane émit un gémissement et s’affala, hébétée. Elle avait été trop confiante, elle avait baissé sa garde. C’était de sa faute.

Résignée, le corbeau toujours posé sur ses jambes croisées, elle se mit à fumer sa pipe afin de calmer les battements affolés de son cœur. Un autre éclair frappa, suivi du tremblement céleste. La cabane fut illuminée brièvement, et la Sagace les aperçut complètement : de longs corps blêmes et luisants, des yeux rouge sang, de longues mains griffues raclant le sol et l’embrasure de la bicoque, et des dents longues comme des couteaux. Les kréatures la fixaient avidement, la pluie de cendres formait un halo fumant autour d’elles. Elles entrèrent.

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