Accéder au contenu principal

Sélection

#PLIB2020 Ma sélection de 20 livres pour le Prix de l'Imaginaire Booktubers App

J'ai l'honneur de faire partie du jury du Prix de l'Imaginaire Booktubers App 2020, qui récompense un roman de SFFF parmi 124 présélectionnés. En tant que juré j'ai dû, pour la première session de votes, choisir 20 titres, lus ou non. Voici donc les livres qui m'interpellent le plus :
Agravelle ou l'Envers du Temps, Maxime Herbaut, éd. Inceptio Alchimistes, Jean-Pierre Favard, éd. Séma Ceux qui ne peuvent pas mourir, Karine Martins, éd. Gallimard jeunesse Cendres, Johanna Marines, éd. SNAG Chevauche-Brumes, Thibaud Latil-Nicolas, éd. Mnémos Engrenages et sortilèges, Adrien Tomas, éd. Rageot Je suis fille de rage, Jean-Laurent Del Socorro, éd. ActuSF La lyre et le glaive, Christian Léourier, éd. Critic L'Apprentie Faucheuse, Justine Robin, éd. Le Héron d'Argent Le Crépuscule d'Aesir, Elie Darco, éd. Plume Blanche L'Ensorceleur de choses menues, Régis Godyn, éd. L'Atalante Le Phare au corbeau, Rozenn Illiano, éd. Critic Les Brumes de Cendrelune, Georgia…

Le livre de la Belle Dame

Nouvelle écrite pour l'appel à textes "sorcellerie" d'Évidence éditions et qui n'a pas été retenue. N'hésitez pas à donner votre avis !

________________________________________

Morgan Le Fay, de John R. Spencer Stanhope.

Le livre de la Belle Dame


« Bonjour, » fit Axel en entrant dans la bibliothèque.

La vieille femme lui sourit et replongea le nez dans son livre, derrière son bureau. Le jeune homme était un habitué. Miranda, la bibliothécaire, avait l’habitude de voir ce lecteur assidu errer dans les rayonnages pendant de longs moments. Il finissait toujours par emprunter une dizaine de livres, qu’il rendait un mois plus tard. Comme de bons amis, ils discutaient de tout et de rien pendant qu’elle passait les livres sous le bip sonore de la douchette, et elle finissait immanquablement par lui offrir un petit café de sa Thermos, qu’il buvait, une fesse posée sur le bureau.

Axel déposa ses livres lus sur le comptoir prévu à cet effet, et se rendit d’un pas chaloupé vers les étagères de littérature française. Les nouveautés étaient mises en évidence, accompagnées d’un petit mot à l’écriture fine et élégante de la bibliothécaire. Le jeune homme sortit quelques ouvrages, huma leur odeur, lu avec attention les résumés, puis les reposa tour à tour. Rien ne lui disait vraiment aujourd’hui. Il laissa son regard flotter le long des étagères de fer, sur les couvertures parfois très usées et rafistolées, sur la moquette bleue, dans laquelle les pieds s’enfonçaient amoureusement ; il finit par poser ses yeux sur un éclat doré, qui se trouvait tout en bas, sur le dernier rayon à ras du sol. Axel s’agenouilla. Le livre qui l’appelait avait une tranche de cuir noir fin et velouté, dont le titre brillant était La Belle Dame. Intrigué, il s’en empara et se releva. L’opuscule était léger, le cuir de la couverture n’était pas usé, et lorsqu’Axel enfouit son nez dans les pages, il avait l’odeur douçâtre des vieux volumes. La page de garde indiquait seul le titre ; le nom de l’auteur, la maison d’édition, l’année de publication, tout cela n’apparaissait pas. La reliure semblait faite main, de même que l’impression : le texte avait bavé par endroit, le titre était légèrement empâté, et cet empâtement se répétait au fur et à mesure des pages. Axel referma prestement le livre et eut un pressentiment : venait-il, à son insu, de conclure un pacte ? Il secoua la tête, tentant de se raisonner. Un pacte de quel genre ? Et puis, le pacte n’était-il pas l’acte premier réalisé entre un lecteur et un narrateur ? Le narrateur s’engage à proposer un univers et un récit cohérent ; le lecteur s’engage à y croire. Ce pacte-ci, Axel voulait bien le signer. Il se rendit au bureau de la bibliothécaire et lui tendit ce seul livre.

« Un seul livre ? » interrogea-t-elle.

Axel hocha la tête. Lui-même ne savait pas pourquoi sa frénésie d’emprunt s’était conclue par cet unique ouvrage.

« C’est étrange, émit la vieille femme, je ne retrouve pas ce livre dans la base de données. »

Après quelques minutes de recherches, elle demanda :

« Êtes-vous sûr que ce livre appartient à la bibliothèque ?

– Je l’ai trouvé dans le bas d’une étagère, donc je pense que oui… »

Miranda décida de rentrer le peu d’informations dont elle disposait dans son logiciel, colla une étiquette sur le dos du mystérieux livre, le passa sous le lecteur de code-barres et le tendit au jeune homme.

« Bon, il est dans la base désormais. Un petit café ? » proposa-t-elle avec un grand sourire.

* * *

Quand Axel rentra chez lui, l’après-midi touchait à sa fin. Le soleil automnal dardait ses derniers rayons orangés dans le salon, éclairant avec douceur fauteuils en cuir et meubles poussiéreux. Ce grand lecteur n’aimait rien tant qu’un bon verre de rhum épicé et une lecture passionnante, confortablement installé dans son Chesterfield au cuir brun vieilli – il en avait vu des fessiers se poser sur son assise. Axel ne travaillait pas. Il avait hérité de l’appartement de ses parents et profitait des rentes versées par leurs comptes en banque bien garnis et bien placés. Il se permettait alors, à 35 ans, d’accumuler les études et les thèses, de lire tout son saoul et d’écrire, espérant découvrir un jour ses propres récits dans la bibliothèque qu’il fréquentait assidûment. Il menait une vie posée, feutrée même. Discret, il ne sortait guère, préférant l’ombre de ses bibliothèques et son ordinateur, sans doute l’outil le plus précieux de tout écrivain moderne. Ce soir-là, il déposa le curieux livre sur son bureau et dîna en tête à tête avec le brouillon de sa troisième thèse : Métempsycose et littérature, quand la muse se réincarne.

Au moment d’aller se coucher, il fut pris d’une hésitation en voyant le livre sur le bureau. Les lettres d’or incrustées sur la douce couverture de cuir dansaient comme des flammes. Hypnotisé, il avança la main et… se retint, les doigts à quelques millimètres de l’ouvrage. Pourquoi hésiter ? Ce n’était qu’un livre… Il prit une grande inspiration, puis l’attrapa d’un geste brusque. Il se glissa dans le lit et plongea dans la lecture.

Mon nom est Morgane, mais aussi Morrigan, la Fée, Belle Dame, je suis la maîtresse d’Avalon, et l’on m’a trompée.

La première ligne fit frémir le lecteur. Il sentit comme un souffle glacé dans sa nuque et des fourmis dans ses mains. La suite du récit le précipita dans un autre monde, celui des légendes et de la magie. Subjugué, Axel goûtait chaque mot comme un nectar, les paroles de la sorcière résonnaient profondément en lui : il pouvait ressentir sa tristesse et sa bonté, et partager ses douleurs et ses espoirs. Ainsi, il soupira de soulagement lorsqu’elle narra sa rédemption sur Avalon, loin de la folie arthurienne. Tout de Morgane lui inspirait compassion et douceur. Elle était finalement une victime des hommes, et son âme aspirait à la sauver. Au fond de lui, il avait toujours su que ces légendes existaient, qu’un monde derrière le voile de la réalité était là, à portée de main, pourvu qu’on y croie.

Il la voyait : sa chevelure brune aux reflets de châtaigne, sa peau laiteuse, ses tâches de rousseur mutines, ses lèvres pleines, son regard vert brillant, son corps aux formes rondes et souples cintré dans une longue robe d’un vert intense, énigmatique comme celui des forêts. Les battements de cœur du jeune homme s’accélérèrent, la vision qui s’imposait à lui était tellement nette qu’elle semblait réelle. Axel ferma un instant les yeux, le portrait de Morgane s’était imprégné sur ses rétines. Il les rouvrit, et fut soulagé de ne retrouver que le mur de sa chambre devant lui. Il referma le livre d’un coup sec et le posa sur sa table de chevet. Il s’endormit, bercé par les mots de la fée…

Elle était là, assise sous un pommier en fleurs. Le temps était doux, une brise fraîche agitait délicatement les branches et des pétales tombaient sur la robe et la chevelure de Morgane. Axel retint son souffle. Devait-il la rejoindre ? Au moment où il se posait la question, la sorcière leva les yeux vers lui et lui sourit tendrement. Il s’approcha et s’agenouilla en face d’elle. L’odeur acidulée des fleurs lui faisait tourner la tête, mais c’était sans compter le parfum miellé que dégageait la jeune femme et qui envoûta le jeune homme pour de bon.

« Vous m’attendiez ? demanda-t-il fiévreusement.

– En effet, je vous attends depuis des années », répondit-elle d’une voix douce. Et elle émit un petit rire cristallin.

Elle plongea son regard émeraude dans les yeux hébétés de son nouveau chevalier servant, et il sut qu’il était perdu.


Axel se réveilla en sursaut. Un œil à son réveil lui apprit qu’il était 4 heures du matin. Il se sentait nauséeux et avait la bouche sèche, comme s’il avait couru un marathon. Un rayon de lune faisait scintiller le titre doré du livre. Axel avait oublié de fermer les volets. L’odeur de Morgane flottait dans la chambre. Était-ce seulement possible ? Avait-il vraiment rêvé ? Il se recala confortablement dans son lit et finit par se rendormir. Jusqu’au petit matin, la voix de la fée l’appelait…

* * *

Il passa la journée du lendemain la tête lourde, plongé dans les rêveries de la nuit. Même la douche et les trois tasses de café ne le stimulèrent pas suffisamment. L’après-midi, il somnolait dans le canapé quand un bruit sourd le réveilla. Quelque chose était tombé par terre. Il fit le tour du salon, puis passa à la chambre. L’étrange livre était au sol, sur le parquet de chêne, et ouvert. Axel se baissa et le ramassa précautionneusement. Il s’assit sur le lit et lut la page ainsi désignée :

Je me sens seule, si seule. Mes disciples ne peuvent combler la soif d’affection qui m’anime. Je n’ai plus connu d’hommes après Arthur, et sur Avalon nous ne sommes que des femmes. Devrais-je fendre le manteau de brume qui enserre l’île, et me rendre de nouveau sur la terre ferme ? Mais qui m’attendra de l’autre côté ?

La gorge nouée, le jeune homme vit les mots s’effacer au fur et à mesure qu’il les lisait. Il tourna la page ; elle était vide. Il parcourut frénétiquement l’ouvrage, mais ne découvrit que des pages immaculées. Où était passé le texte ? Un courant d’air frais vint chatouiller son cou et il frissonna. Une magie était à l’œuvre, il en était convaincu. Autant par curiosité que par l’attirance extrême que Morgane provoquait chez lui, il s’installa à son bureau, prit un stylo et écrivit :

Moi, je vous attendrai. Axel.

Aussitôt, des lignes apparurent en réponse :

Bonjour Axel, est-ce vous l’homme du rêve ?

Quel rêve ? Celui de la nuit dernière ? La question sous-entendait qu’ils s’étaient bel et bien rencontrés. Un feu s’embrasa dans le cœur de l’étudiant, troublé par ce constat. Les mains moites, il répondit à son tour…

Après une bonne heure de discussion manuscrite, Axel dut y mettre fin, il devait dîner avec un ami.

Attendez, écrivit Morgane, à partir de ce soir, posez toujours le livre près de votre lit, nous pourrons ainsi continuer nos discussions oniriques, et je me lierai plus facilement à vous.

Le jeune homme obtempéra et déposa le livre sur son lit, près de son oreiller. Il s’endormirait ainsi avec les mots de la sorcière tout contre lui. Pas un seul instant il ne se posa la question de savoir où cette rencontre magique allait le mener… Il jeta un dernier regard à sa chambre et partit.

La soirée fut pénible. Le pub bruyant, les tables collantes et l’odeur de mauvaise bière eurent raison de lui, et il prit congé plus tôt de son ami. De toute façon, il était tellement distrait qu’il avait eu du mal à suivre la conversation. Ses pensées le ramenaient sans arrêt à Morgane. Il avait hâte de la retrouver.

Une fois rentré, il se dépêcha de se brosser les dents et de se glisser dans son lit. Fébrile, il ouvrit le livre. Une phrase lui était destinée :

Dormez, bel Axel, je m’occupe de tout.

Surpris, il obéit néanmoins et plongea directement dans le monde des songes.

Elle l’attendait sous le pommier, cette fois, elle avait troqué sa robe verte contre une rose poudré, qui lui donnait un air angélique. Ses longs cheveux parfumés tombaient en cascade et ses yeux brillaient intensément. Le nouvel amant tomba en pâmoison.

« Vous êtes si belle », dit-il, la voix enrouée par l’émotion.

La guérisseuse s’agenouilla à ses côtés et lui caressa le visage. Des frissons de plaisir parcoururent le corps d’Axel. Il se laissa aller sous les douces mains de Morgane, qui petit à petit se firent plus entreprenantes. Elles le défirent de sa chemise et effleurèrent son torse. La jeune femme s’approcha davantage et déposa des petits baisers sur la peau chaude qui s’offrait à elle. Axel avait fermé les yeux et laissait échapper des gémissements. Jamais ses rêves n’avaient pris tournure plus délicieuse. Sa bouche fut subitement happée par l’haleine sucrée de sa partenaire, et leurs langues se mêlèrent en un long baiser. Tremblant à la fois de désir et de fièvre, le soupirant enlaça sauvagement la fée et entreprit de la libérer de sa robe. Des seins fermes aux pointes rosées en sortirent, le laissant pantelant. Tout, du buste d’albâtre aux formes gibbeuses jusqu’au nez retroussé et aux cils de biche, l’émerveillait et en même temps lui faisait mal. Lorsqu’après toutes ces caresses et baisers ils s’unirent en de longs râles de plaisir, Axel crut que son cœur allait éclater. Une sentence se grava au plus profond de lui, au moment même où il jouit : tu es mien.


* * *

Une dizaine de jours passa. Les journées ressemblaient aux nuits, Axel somnolait plus qu’il ne dormait. Il passait son temps à rêver, même les yeux ouverts. Les formes voluptueuses de Morgane le hantaient, et sa voix murmurait constamment à ses oreilles. Leur relation était devenue fusionnelle, il avait vraiment l’impression de vivre avec une compagne : il sentait sa présence de plus en plus auprès de lui, presque physique. Une silhouette épousait ses coussins, la moitié de son lit, il retrouvait des cheveux dans la salle de bain, des traces de morsures sur sa peau dues à leurs ébats… Rêve ou réalité, Axel plongeait dans ce qui semblait être une béatitude infinie.

Cependant, il maigrissait à vue d’œil, ne ressentant pas le besoin de manger, et des cernes violacés plombaient son regard bleu ; il avait tout d’un opiomane romantique. Ses amis s’inquiétaient de ne plus avoir de nouvelles, mais il ne répondait plus aux appels ni aux messages. Ses pensées étaient tournées uniquement vers l’objet de son désir : Morgane. Le dixième jour, il fut pris d’un étourdissement et s’écroula par terre alors qu’il tentait de se lever. Choqué par sa propre faiblesse, il se dirigea en rampant vers la salle de bain, se mit difficilement debout et se regarda dans la glace. Sa maigreur le frappa cruellement. Ses orbites s’étaient agrandies, ses pommettes saillaient dangereusement et avec ses cheveux en bataille, il ressemblait à un rescapé de guerre. Que se passait-il ? Il s’aspergea le visage d’eau froide afin d’éloigner le brouillard constant qui régnait en lui, et s’assit sur le rebord de la baignoire. Il fixa ses mains : elles étaient devenues très pâles, presque translucides, on pouvait voir tout le réseau de veines et le sang pulser faiblement. Alarmé, il se précipita de ses jambes tremblantes jusqu’à la cuisine, se fit un café et entreprit de remplir une assiette de tartines de confiture. Le repas finit, il soupira d’aise. Il se sentait moins embrumé, et le sucre lui fournit un brin d’énergie. Quelle était donc cette magie qui l’empêchait de prendre soin de lui ? Comment en était-il arrivé là ? Le livre de la Belle Dame… Non, l’amour. Mais l’amour pouvait-il rendre aussi malade, au point de perdre le boire et le manger ? Alors le livre. Axel ne savait plus.

Il sentir poindre le mal de tête et retourna s’allonger dans sa chambre, tout en se promettant de ne pas s’endormir. Promesse qu’il ne put tenir, car dès qu’il ferma les yeux, il retourna à Avalon.

Morgane vint l’accueillir près d’une fontaine. Le petit bruit de l’eau qui s’écoulait était apaisant et sembla ressourcer l’âme perturbée d’Axel. Tous deux assis sur la margelle, silencieux, la fée et le chevalier pâle se regardaient. Morgane brisa le silence :

« Tu as l’air différent. Que t’arrive-t-il ?

– Je suis très affaibli, je ne comprends pas ce qui m’arrive, répondit le jeune homme. Aurais-tu une explication ?»

La magicienne eut une moue contrariée.

« Ce sont nos rencontres oniriques, révéla-t-elle. Cela puise dans tes réserves, mais ne t’en fais pas, une fois que tu seras habitué, tout rentrera dans l’ordre.

– En es-tu sûre ? »

Une ligne inquiète barrait le front du rêveur.

« Tout à fait. Allons, chasse cette inquiétude, et embrasse-moi. »

Axel s’approcha du gracieux visage et déposa un baiser sur les lèvres framboise de sa compagne. Cette dernière se colla étroitement à lui et glissa une main taquine dans son pantalon.


* * *

La sueur collait ses cheveux à son front. La température avait augmenté et il supportait mal la chaleur. Nu et allongé sur son lit, il réfléchissait. Depuis deux jours, il se sentait mieux. Morgane avait lâché prise durant la journée, sans doute avait-elle à faire. Elle allait quitter Avalon. Il ne savait comment, elle n’avait pas voulu le lui révéler. Ces moments de lucidité le tourmentaient : il prenait conscience de la relation malsaine qu’il avait nouée. Il n’avait toujours pas repris contact avec l’extérieur, et réussissait à se nourrir d’un peu de bouillon et de pain, mais avec difficulté. C’était comme s’il sortait d’une longue maladie. Son cœur et son corps appartenait totalement à la fée, mais une sensation de danger subsistait, résistait. Elle s’accentuait lorsqu’il n’était pas sous l’emprise de Morgane.

Un rayon de soleil filtra à travers les volets, jusque sous le lit. Par une intuition subite, le jeune homme se pencha et regarda en dessous. Le livre. Il l’attrapa et le posa sur ses genoux. Les lettres dorées du titre scintillaient toujours d’une manière surnaturelle. Cela faisait un moment qu’il ne l’avait pas ouvert. Les pages étaient de nouveau recouvertes d’encre, racontant l’histoire de Morgane, celle qu’il avait lue en premier lieu. Il se souvint alors de la consigne qu’elle avait rédigée, de toujours garder ce livre près de son lit, pour qu’elle se « lie » plus facilement. Un vertige le prit soudain. C’était le livre qui était la cause de son mal être. Il l’avait enchanté ! Ou plutôt, Morgane l’avait ensorcelé ! Son estomac vide se souleva, et il dut se faire violence pour ne pas vomir de la bile. Morgane allait le tuer, c’était une certitude. Cette pensée l’emplissait d’épouvante. De l’amour, il passait à l’effroi le plus pur. Comment avait-il pu être si naïf ? Une femme si belle, mythique, qui s’adressait à lui, l’élu, par le truchement d’un livre ; cela ne pouvait être que dans un seul but : prendre son énergie vitale et revenir à la réalité, en chair et en os. Ne lui avait-elle pas dit qu’elle avait trouvé un moyen de quitter Avalon ?

Un sentiment de trahison lui comprima la poitrine. Il délirait, cela ne faisait aucun doute. Cela faisait deux semaines qu’il délirait, il était devenu fou, c’était la seule explication logique. Nauséeux, malade et faible, il se rallongea. Il allait faire une sieste et se réveiller, et ce cauchemar serait derrière lui. Il ferma ses paupières diaphanes, précipitant sa chute.

* * *

Quand il ouvrit les yeux, il crut qu’il rêvait encore. Morgane se tenait près de lui et lui tenait la main. Qu’elle était belle ! Sa robe blanche lui donnait un aspect virginal, si ce n’était le décolleté plongeant qui découvrait la naissance de ses seins. Axel sentit le désir étreindre son bas-ventre. Elle se lova contre lui, étonnamment fraîche, et caressa son corps osseux.

« Comment te sens-tu ? demanda-t-elle doucement.

– Faible, répondit-il difficilement, la gorge sèche.

– Faible ? Je peux t’aider à aller mieux », susurra-t-elle.

Elle glissa tel un serpent au niveau de l’entrejambe du malade et s’occupa du membre dressé avec sa bouche, affichant un plaisir sournois. Dans un état second, Axel se laissa faire. La crainte mêlée de volupté avait une saveur particulière, et tandis que l’orgasme approchait, au rythme des va et vient à la fois douloureux et délicieux, il sentait son énergie vitale diminuer petit à petit. Soudain, la jouissance éclata, le prenant par surprise. Un voile noir recouvrit fugacement sa vue et il se redressa avec un sentiment de terreur.

Morgane se dégagea lascivement et observa de ses yeux vert hypnotiques l’humain apeuré. Elle se doutait bien qu’Axel avait deviné ses intentions. Sa sève coulait en elle et la revigorait. Il ne lui manquait encore plus qu’un élément, et elle serait libre.

« As-tu peur de moi ?

– Tu es une sorcière ! »

Il lui jeta cette affirmation avec animosité, mais elle n’en eut cure. Au contraire, elle eut un sourire carnassier, contrastant avec son apparente innocence, et elle se rapprocha de lui. Le jeune homme tenta de reculer mais il était déjà plaqué contre le mur. Il se sentait si honteux, si nu, si fragile. Il abdiquait presque, devinant avec humiliation qu’il s’était adonné pendant deux longues semaines à un monstre.

« Allons, allons, Axel, ne fais pas l’enfant. Il ne faut pas avoir peur, tu viens de réaliser un tour de magie, tu m’as libérée ! »

Euphorique, la sorcière apparut grandie, et un éclat surnaturel émanait d’elle. Elle claqua des doigts et le livre noir surgit dans sa main droite. Elle caressa amoureusement la couverture de cuir et soupira.

« Cet artéfact est resté caché pendant tellement longtemps ! La dernière fois qu’un homme a tenté de m’aimer, il est mort avant même que j’aie pu absorber toute son énergie. Vous êtes tellement faibles… Mais toi, toi, tu es différent, dit-elle. Tu as su me donner tellement de plaisir, alors j’ai pris mon temps, je ne voulais pas t’abimer trop vite. Je sentais que tu étais le bon… »

Axel hocha la tête lentement. Il entrevoyait trop bien le piège dans lequel il s’était jeté sans la moindre retenue. Il en connaissait la fin : il allait mourir.

« Oh non, tu ne vas pas mourir, reprit la magicienne. (Lisait-elle dans ses pensées ?) Tu vas simplement disparaître de cette réalité. J’ai trop besoin de toi pour te laisser rejoindre le Créateur ! »

Elle claqua de nouveau des doigts et un poignard jaillit de sa main gauche.

« Que vas-tu faire ? demanda timidement Axel.

– Une simple piqûre. Tu ne sentiras presque rien. »

Elle agrippa la main gauche de son amant et en coupa légèrement la paume. Axel tressaillit sous la douleur, semblable à celle d’une brûlure. Un sang rouge perla et Morgane récupéra les précieuses gouttes en posant le livre ouvert sous la main blessée. Tout à coup, l’obscurité fut totale. Puis, des volutes rouges et dorées s’échappèrent de l’ouvrage. Elles enveloppèrent délicatement Axel, qui se mit à briller comme un ange auréolé. La fée eut un pincement au cœur, il était beau cet humain, même avec les joues creusées et le regard mangé par la fatigue et la peur.

« Adieu, mon amour », souffla-t-elle.

Et le pauvre homme disparut. Morgane referma le livre brusquement et le pressa contre son cœur. Il serait toujours avec elle, et elle pourrait le tourmenter de ses charmes chaque fois que l’envie l’en prendrait. Avec un soupir d’aise, elle se rendit à la salle de bain et se mira dans la glace. Personne ne lui résisterait, et le monde était enfin à elle !

Commentaires

Articles les plus consultés