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Sélection

#PLIB2020 Ma sélection de 20 livres pour le Prix de l'Imaginaire Booktubers App

J'ai l'honneur de faire partie du jury du Prix de l'Imaginaire Booktubers App 2020, qui récompense un roman de SFFF parmi 124 présélectionnés. En tant que juré j'ai dû, pour la première session de votes, choisir 20 titres, lus ou non. Voici donc les livres qui m'interpellent le plus :
Agravelle ou l'Envers du Temps, Maxime Herbaut, éd. Inceptio Alchimistes, Jean-Pierre Favard, éd. Séma Ceux qui ne peuvent pas mourir, Karine Martins, éd. Gallimard jeunesse Cendres, Johanna Marines, éd. SNAG Chevauche-Brumes, Thibaud Latil-Nicolas, éd. Mnémos Engrenages et sortilèges, Adrien Tomas, éd. Rageot Je suis fille de rage, Jean-Laurent Del Socorro, éd. ActuSF La lyre et le glaive, Christian Léourier, éd. Critic L'Apprentie Faucheuse, Justine Robin, éd. Le Héron d'Argent Le Crépuscule d'Aesir, Elie Darco, éd. Plume Blanche L'Ensorceleur de choses menues, Régis Godyn, éd. L'Atalante Le Phare au corbeau, Rozenn Illiano, éd. Critic Les Brumes de Cendrelune, Georgia…

En finir avec la culture du viol, de Noémie Renard



Noémie Renard est une blogueuse féministe connue sous le pseudonyme Antisexisme, et je vous recommande fortement la lecture de son site. Elle détient une thèse de biologie et a publié son premier livre en mars de cette année, intitulé En finir avec la culture du viol, aux éditions Les Petits Matins, préfacé par Michelle Perrot, professeure émérite d'histoire contemporaine à l'université Paris-Diderot.

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Avec En finir avec la culture du viol, l'auteure s'attaque aux préjugés sur le viol et les agressions sexuelles : le viol ne serait commis que sous la contrainte, menace, dans un parking sombre la nuit, par un inconnu très très méchant. D'ailleurs, si la victime n'a pas crié, ou si elle portait une minijupe, c'est qu'elle était consentante. Également, une femme qui dit non, voudrait en fait dire oui. Le désir féminin est passé sous silence au profit du masculin, et a besoin d’être "forcé". La sexualité homme-femme est apprise et regardée sous l'angle de la domination-soumission. Les hommes auraient des besoins sexuels irrépressibles, et la femme n'aurait qu'une libido très faible. D'ailleurs, elle a intégré le fait que si elle n'acceptait pas tous les rapports sexuels désirés par son conjoint, alors ce serait de sa faute si le couple éclate. Elle se tait lorsqu'elle se fait agresser ou violer, par peur, peur des représailles et de l'humiliation de la justice, qui ne condamne que 2% des agresseurs. C'est tout cela la culture du viol : une mythologie du violeur qui réconforte la classe dominante : l'homme cis hétéro, à la sexualité agressive, et une décrédibilisation de la victime : la femme, sachant que les femmes pauvres, racisées et invalides ont plus de chance d'être agressées.

Noémie Renard a construit un essai féministe intelligent, à la rigueur scientifique, dont le style "neutre" vise à rendre les faits implacables. En 5 parties ("État des lieux", "Les mécanismes de l'impunité des violeurs", "Le viol, une histoire de pouvoir et de domination", "De l'hétérosexualité "normale" au viol", et "Mettre fin à la culture du viol"), l'auteure démontre à quel point cette culture du viol est prégnante dans notre société, de l'éducation à la publicité en passant par les rapports hommes-femmes. Elle apporte un éclairage précis et édifiant, une vraie prise de conscience ! Elle met le doigt sur les manquements et les zones floues de la justice, qui ne remplit pas suffisamment son rôle, analyse les retentissements de la vague #metoo et #balancetonporc, et dans une veine abolitionniste, explique le concept d'échanges "économico-sexuels", qu'elle explique d'ailleurs dans une très bonne interview donnée aux Inrocks en mars dernier :

Quand on pense à l’échange de sexe contre de l’argent, on songe généralement à la prostitution. Mais en réalité, ces échanges économico-sexuels peuvent prendre d’autres formes et s’exercer même au sein du couple. C’est ainsi que, dans nos sociétés, des hommes payent le restaurant ou offrent des cadeaux à des femmes dans l’espoir d’obtenir un rapport sexuel ; et certaines femmes peuvent se sentir obligées d’avoir des rapports sexuels si elles ont accepté de tels biens. Selon Tabet, ces échanges économico-sexuels constituent une "gigantesque arnaque". Ils se basent sur l’appropriation des richesses par les hommes, au détriment des femmes. Privées de l’accès direct aux ressources, les femmes en viennent à devoir échanger leur sexualité contre une partie de ces biens. Les femmes sont donc doublement arnaquées : elles sont spoliées des ressources matérielles, mais aussi de leur propre sexualité, qui devient une sexualité, non plus pour soi, mais une sexualité de service. Selon Paola Tabet, les échanges économico-sexuels (qui constituent d’après moi une forme de coercition économique) et les violences sexuelles commises par d’autres moyens coercitifs, fonctionnent en tandem pour permettre aux hommes de contrôler la sexualité des femmes.

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Ce que j'ai particulièrement apprécié, c'est la dernière partie. L'auteure ne se contente pas d'offrir un panorama instructif et saisissant de cette culture du viol, mais propose des réponses alternatives. Ainsi, elle soumet l'idée d'éduquer et de sensibiliser les jeunes à l'égalité hommes-femmes, afin de "lutter contre les stéréotypes de genre, contre l'éducation genrée et contre les idées reçues sur la sexualité" ; l'idée que l'État prenne mieux en charge les victimes de violences sexuelles, de mettre en place, à l'instar des Pays-Bas, des centres d'accueil de proximité, avec une vraie équipe pluridisciplinaire (psychologues, médecins, assistantes sociales, etc.) ; l'idée de former des professionnels (médecins, policiers, psychologues, enseignants, etc.) à la détection "des violences et leurs mécanismes" et qu'ils puissent "mieux accompagner et informer les victimes" ; l'idée de faire évoluer la loi : par exemple, établir une meilleure définition du viol et du consentement ; et finalement, l'idée de lutter contre toutes les formes d'inégalités, car les violences sexuelles "prennent racine dans un système social inégalitaire".

En finir avec la culture du viol est, pour moi, un livre à mettre entre toutes les mains. Noémie Renard s'inscrit dans la lignée des plus grandes essayistes féministes.


En finir avec la culture du viol, Noémie Renard, éd. Les Petits Matins, 2018.

Commentaires

  1. Tu as écrit "vaine" au lieu de "veine". ;-)
    Je me pose quand même la question, par rapport à l'accès aux ressources : d'une part, s'il n'est pas inégalitaire en grande partie du fait du choix des femmes elles-mêmes (du moins, dans nos sociétés : personnellement, j'ai choisi de ne pas poursuivre un travail salarié... et, certes, j'ai choisi cela par rapport à un contexte qui a ses propres contraintes, mais il est difficile pour moi de me sentir en désavantage vis-à-vis de mon mari -- l'argent est trop loin de faire le bonheur, et s'il advenait que je ressente de la pression indue du fait de ma situation, je serais à nouveau 100 % libre d'y remédier). D'autre part, si la véritable racine du problème n'est pas l'inégalité d'accès aux ressources, mais le fait qu'il existe une corrélation abusive entre cette inégalité et les droits et devoirs supposés des personnes.

    Je sais que c'est très féministe matérialiste de vouloir dynamiter toutes les inégalités, mais à part aller au bout du processus d'individualisation de la société et de l'État tout-puissant (encore faudrait-il que cet État soit féministe, et on en est très, très loin), ce qui me paraît une perspective plutôt terrifiante, je ne vois pas comment cela est possible. Il y aura toujours des personnes dépendantes (les enfants, les personnes âgées, les handicapés...). Des personnes plus productives que d'autres. Plus en demande que d'autres. Non seulement je ne crois pas qu'on puisse changer cela, mais je suis de moins en moins convaincue qu'un changement à ce niveau (matérialiste) serait la clé d'un changement radical de notre société (on voit d'ailleurs aujourd'hui que, même dans des couples financièrement très égalitaires, certaines tâches continuent d'être inégalitairement réparties, sans autre fondement qu'une conception intériorisée de ce qui est juste, légitime et attendu de nous).

    Ça me fait penser aussi à un échange que j'ai eu l'autre jour sur Twitter. Certaines femmes aimeraient que les hommes qu'elles ne connaissent pas cessent complètement de leur faire des compliments dans la rue. Cela m'étonne, je ne vois pas ce qu'il y a de problématique là-dedans... Et il est apparu, à la discussion, que ce qui les dérange n'est pas le compliment en soi, mais qu'il soit fait avec l'arrière-pensée d'espérer un retour (ne serait-ce qu'un sourire, un merci). Ce n'est pas vraiment de la sexualité, mais c'est le début du continuum. Et voilà, ma question, finalement, c'est : faut-il condamner la possibilité même d'une telle interaction comme instaurant un rapport potentiellement inégalitaire (l'homme qui donne qqch à la femme)? Ou faut-il simplement réussir à établir le fait qu'en dépit de ce don, rien n'est dû, et que chacun demeure en tout temps libre et entier en sa volonté et son corps?

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    Réponses
    1. Hihi même la korektriss fait des fautes :D !

      Je comprends bien ton avis, ce livre est plus un outil de réflexions qu'un manuel d'utilisation. Après c'est plus en termes d'égalité de traitements, de droits et de devoir. Car sinon je suis plus pour "l'équité". Chacun doit pouvoir faire ses choix librement : travailler ou non sans rapport à son sexe, par exemple. Personnellement c'est mon conjoint qui fait vivre tout le monde également, et je ne me sens pas inférieure non plus, c'est un concours de circonstances ^^.

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