Affichage des articles dont le libellé est Fantastique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Fantastique. Afficher tous les articles

jeudi 17 octobre 2019

Le Dieu dans l'ombre, de Robin Hobb


Le Dieu dans l'ombre a été à l'origine publié en 1991 sous le vrai nom de Robin Hobb, c'est-à-dire Megan Lindholm. Cette année, une nouvelle édition est sortie chez ActuSF, qui me l'a gentiment fait parvenir en SP. Ce roman  fantastique a reçu un accueil enthousiaste et je me suis plongée dans sa lecture avec une intense curiosité tellement il diffère des livres que l'on connaît de l'autrice.

________________________________________

Dans les années 1970, en Alaska, Evelyn mène une vie paisible avec son mari Tom et leur enfant Teddy, jusqu'à ce que Tom propose de partir un mois dans l'État de Washington pour aider à la ferme de son père. Ils quittent donc leur chalet proche de la nature pour une vaste entreprise familiale, celle des Potter, dans laquelle Evelyn ne se sent pas à son aise. Simple et réservée, elle a du mal à s'intégrer à sa belle-famille, qui la juge constamment. En décalage avec la mère et les sœurs de Tom, qui sont des femmes de la ville très apprêtées et de parfaites ménagères, Evelyn se sent perdue. Elle tente alors en vain de se transformer en épouse dévouée et complaisante, s'occupant de Teddy et de la petite maison prêtée par les Potter, pendant que Tom aide son père. Très vite, ce quotidien aliénant ravive des souvenirs, ceux de son enfance à Fairbanks, lorsqu'elle passait ses journées dans les bois, à chasser et jouer en compagnie d'un étrange individu : un faune, qui... à l'aube de son adolescence, a disparu. Mais l'ombre de Pan ne l'a jamais totalement quittée, et dans l'ennui de la ferme des Potter, elle ressurgit, et l'appelle à se libérer...

________________________________________

Le Dieu dans l'ombre est un récit surprenant, intime et pénétrant. On retrouve la plume sensible de l'autrice de fantasy Robin Hobb, mais on découvre une facette davantage poétique, je dirais même "féminine", avec Megan Lindholm. En effet, le point de vue interne permet de dérouler toute la palette d'émotions et de pensées d'Evelyn, une jeune femme partagée entre son envie de liberté et celle d'être aimée, de rentrer dans le moule. Ayant peu confiance en elle, elle s'est laissée prendre par l'assurance d'un homme et la vie de mère de famille, rôle qu'elle n'a pas remis en question tant qu'elle ne quittait pas l'Alaska. Se pensant terne et bizarre, elle vit dans la gratitude qu'un homme tel que Tom - grand, beau, fort - puisse s'intéresser suffisamment à elle pour l'épouser et lui faire un enfant. On va voir au fur et à mesure du récit cette facette hésitante et soumise d'Evelyn évoluer, notamment grâce à son envie de liberté, et l'attrait de Pan, revenu dans sa vie... 

La forêt, décor central du roman, est tantôt baignée de soleil, tantôt couverte de givre, tantôt silencieuse, tantôt bruissante de toutes les vies qui l'habitent ; elle se pare de toutes les couleurs des saisons, elle sent l'humus, la rosée, elle protège et nourrit ; cette forêt, qui parcourent tous les États-Unis, est un havre, mais aussi un terrain de transition : Evelyn y trouve à chaque fois refuge et se découvre, s'initie, c'est le lieu des vérités, celles que l'on cache quand on est civilisé, au sens propre du terme. Mais même si l'esprit d'Evelyn et le dieu Pan évoluent dans son ombre, tout dans ce roman est lumineux. 

En plus d'être un roman initiatique, Le Dieu dans l'ombre est un roman d'amour. De plusieurs amours précisément : l'amour propre et l'amour profond et désintéressé. En effet, Evelyn apprend à reconnaître sa propre valeur, à accepter qui elle est, c'est-à-dire une jeune femme sauvage qui préfère cueillir des champignons et chasser le lapin dans les bois plutôt qu'une pimpante épousée qui flâne dans les magasins ; quant à l'amour désintéressé, c'est Pan qui va le lui apprendre, en lui enseignant le lâcher prise et en l'aimant inconditionnellement. Mais aussi amour animal, amour hybride, amour maternel, toutes ces formes se présentent dans ce roman pour dresser un portrait de déesse d'Evelyn. Elle est la Déesse-Mère, l'amante et la mère, elle réconforte et nourrit, se soumet pour mieux prendre l'énergie. 

Le roman se scinde en deux parties, qui sont à mettre en corrélation avec les deux hommes qui partagent la vie d'Evelyn : Tom et Pan. Tom est l'envers de Pan : c'est l'humain policé, qui refoule son animalité et n'accepte ni l'échec ni la mort, ne prend pas ses responsabilités. Pan est le dieu discret, mi-bouc mi-homme, il vit depuis des milliers d'années au fil des saisons et ne connaît que l'instant présent et ses désirs. C'est auprès de lui qu'Evelyn trouve consolation et réaffirme son appartenance au monde boisé et sauvage. Mais pour un temps, car on la quitte alors qu'elle retrouve son chalet en Alaska, en peine mais délivrée. Car la simplicité et les bras chauds de Pan ne signifient pas éternité ni bonheur, mais simplement vérité et confiance.

Enfin, je voudrais insister sur la côté mystique de ce long roman. Plonger dans cette lecture, c'est plonger dans une expérience sensorielle et spirituelle. Les chapitres se référant à l'enfance d'Evelyn enfoncent le lecteur dans l'incertitude : est-ce que la petite Evelyn rêve ? Le faune existe-t-il vraiment ? Ami imaginaire devenu plus tard amant imaginaire ? Le dernier tiers du livre soulève le voile, mais nous dépose à la porte du chalet d'Evelyn confus. Comme nous l'avons dit plus haut, la forêt permet l'initiation de la jeune femme aux secrets de Pan et de la nature. La construction du roman suit ce chemin : le réveil d'Evelyn à elle-même et à Pan l'emmène dans ces bois, elle marche jour après jour, remontant les États-Unis jusqu'au Canada, pour finir dans une grotte au sommet de montagnes, symbole par excellence de la fertilité et de la maturation. Lorsqu'il est temps d'en repartir, c'est le printemps, donc un nouveau cycle qui commence, et il est temps pour elle de revenir au monde, armée de nouvelles connaissances et expériences.

Il y aurait tant à dire sur Le Dieu dans l'ombre ! Les pistes de réflexion que je propose ne sont que des esquisses et ne rendent pas hommage à la diversité des thèmes et interprétations de ce roman. J'ai pu lire ici et là qu'il s'agissait d'un roman féministe. Je ne lui donnerais pas ce qualificatif, car malgré tout, Evelyn se réalise à travers un pendant masculin, mais par contre, je le rapprocherais du féminin sacré, car la figure féminine y est traitée d'une manière mystique. 

Pour conclure, pas de points négatifs à apporter à ce roman brillant, dont on ressort comme d'un rêve ou d'une longue balade en forêt.


Ce roman a été lu dans le cadre du 7e challenge de littérature de l'imaginaire et du Pumpkin Autumn Challenge.



Le Dieu dans l'ombre, Megan Lindholm alias Robin Hobb, éd. ActuSF, coll. "Perles d'épice", 2019.


dimanche 8 septembre 2019

Maleficium, de Hilda Alonso



J'avais déjà chroniqué Ce dont rêvent les ombres, roman onirique édité en 2016 que j'avais beaucoup apprécié, et voilà que pour inaugurer le Pumpkin Autumn Challenge j'ai décidé de retrouver la plume de Hilda Alsonso avec Maleficium, recueil de textes autoédité en 2018. J'ai eu le plaisir de plonger dans un univers ensorcelant !

________________________________________

Pactiser avec le démon, lancer un sort d'amour, s'abreuver de l'énergie de ses fans, irriter une sorcière et se retrouver aphone, empoisonner la maîtresse maltraitante, protéger Avalon, faire peur aux gamins à Halloween, se venger d'une amie, etc., voilà une partie des facettes de la magie que renferme ce recueil. Sorcières et sorciers flouent et se font flouer : un sort mal formulé, un dieu facétieux, et voilà que la magie n'opère pas comme elle le devrait ; prudence. Comme le rappelle la quatrième de couverture : "La magie n'est ni bonne ni mauvaise. tous nos actes ont des conséquences. Toutes nos paroles aussi."

________________________________________

Hilda Alonso a l'art des ambiances magiques. Sa plume poétique est un régal et nous embarque dans ces petites nouvelles dès la première page. Maniant les différents points de vue, on se retrouve tour à tour déesse ou sorcier(ère), jeteur de sort ou victime. 
Le livre en lui-même est fabriqué comme un grimoire, les parties sont nommées selon les phases de la lune, chacune accompagnée d'une illustration réalisée par l'autrice elle-même. J'ai trouvé l'arrangement original et bien pensé : chaque partie nous emmène encore un peu plus loin dans les contrées sorcières. La première est centrée sur un seul personnage, ce qui m'a prise de court  : avais-je dans les mains un recueil ou un roman ? C'est donc le plus long texte du recueil et je l'ai trouvé judicieux car il donne le ton : la sorcellerie présente dans ce petit livre est sombre, à ne pas prendre à la légère ; les autres textes sont parfois très courts, mais peut-être plus percutants, comme "Respondent omnia sylvae" (une étrange excursion en forêt) et "Vindicta" (une servante empoisonneuse). Si ces récits sont frappants c'est aussi grâce aux chutes, à la fois incisives et implicites, nous laissant toujours la possibilité d'imaginer ce qui s'est vraiment passé.
La dernière partie, "Addenda : Opus crepusculi", propose des sorts, poèmes ou recettes magiques à destination du lecteur curieux et facétieux, dont un qui m'a fait sourire et que je vous copie ici :

Baume au cœur

Pour ce charme, tamiser la lumière.
Allumer l'âtre.
Préparer du café en quantité suffisante.
Se munir d'une couverture, de bons coussins, d'un livre.
Mettre de grosses chaussettes.
Appeler son chat.

Laisser agir pendant quelques minutes.

Aucune magie ne peut mettre du baume au cœur :
c'est à toi de prendre soin de toi
aussi bien et aussi souvent que possible.

L'autrice m'a fait parvenir avec son livre une petite lettre expliquant quelques bévues : le recueil a été fait trop rapidement, et il reste donc des coquilles. Mais ce qui est le plus gênant, c'est le manque de numéros de pages... Heureusement que le livre est court pour pouvoir s'y retrouver ! J'ajouterais également le manque de qualité en ce qui concerne la police des titres, les symboles et les illustrations, ce qui peut donner une mauvaise impression quant à la qualité réelle des textes. Je comprends toutefois que faire imprimer soi-même ses livres soit cher, mais j'ai trouvé ça dommage. L'autrice a d'ailleurs rassemblé Maleficium et un autre recueil, Ænigma, en un seul livre intitulé Sort, contre-sort, disponible via The Book Edition. Gageons que cette formule soit plus jolie !
Je n'ai pas vraiment de points négatifs à apporter aux textes en eux-mêmes, à part que certains me semblent vraiment trop brefs, car il y a matière à développer, mais il s'agit du choix de l'autrice que de nous laisser nager dans le mystère. Ce serait peut-être le dernier point : beaucoup de textes sont nébuleux, et pour un lecteur pointilleux, plus de précision serait bienvenue.

Pour conclure, je recommande chaudement ce petit livret aux amateurs de fantastique et de sorcellerie ! On dévore ces nouvelles en un clin d’œil, et ça tombe bien, j'ai Ænigma en réserve ;).


Ce roman a été lu dans le cadre du 7e challenge de littérature de l'imaginaire et du Pumpkin Autumn Challenge.



samedi 7 juillet 2018

La Société des S, de Susan Hubbard



La Société des S est le premier tome d'une trilogie de l'auteure américaine Susan Hubbard. Édité par L'école des loisirs, ce roman fantastique est à ranger au rayon jeunesse/ado. Et pourtant, être un "adulte" n'empêche en rien de se délecter de sa lecture !

________________________________________

Ari est une adolescente qui vit enfermée dans le manoir familial, entourée de milliers de livres. Son père, Raphaël Montero, un scientifique atteint d'une maladie de peau l'empêchant de sortir au grand jour, lui fait lui-même la classe. Ari ne connaît rien du monde extérieur, elle y met seulement les pieds lors de ses examens annuels. Solitaire et curieuse, c'est à ses 13 ans qu'elle finit par s'ouvrir aux autres, sous l'aile de Mme Garritt, la cuisinière. Cette dernière la présente à ses enfants et Ari va se lier d'amitié avec une de ses filles : Kathleen. Cependant, sortir de sa coquille a un prix : des secrets vont être révélés et son univers entier sera chamboulé. Son père est-il vraiment l'homme qu'il prétend ? Et Ari, qui est-elle vraiment ? De révélations en révélations, la jeune fille se rendra compte qu'elle et sa famille ne sont pas très humains...

________________________________________

Ce roman est une très belle découverte. Écrit du point de vue d'Ari, on suit son évolution durant sa treizième année. Adolescente très intelligente et renfermée au départ, elle s'ouvre petit à petit au monde et finit par traverser les États-Unis seule en stop à la recherche de sa mère, disparue depuis sa naissance. La découverte amoureuse, celle de l'identité de son père et d'elle-même, font de ce récit un roman initiatique : il y a un voyage physique mais aussi psychologique.

J'ai beaucoup apprécié le traitement du vampire. Eh oui ! Encore un roman de vampires. Mais ne partez pas ! Ici, ces créatures sont très cultivées et évitent de blesser les gens au détour d'une ruelle. Ces derniers restent plutôt entre eux et se font discrets, évoluant beaucoup dans les sphères scientifiques pour trouver des substituts au sang. Ce premier tome laisse d'ailleurs une grande part d'ombre sur l'origine des vampires. De même sur la nature d'Ari, mi-humaine mi-vampire, et dont la croissance s'arrête subitement en pleine adolescence. On ne lui donne alors plus d'âge. J'espère que les prochains tomes sont plus bavards sur ces aspects.

Je recommande chaudement cette lecture, qui ravira l'adulescent en vous ! La plume est élégante et instruite, et le personnage d'Ari attachant et profond. Lire un récit vampirique classé dans la catégorie jeunesse qui ne contient ni niaiseries ni clichés est à souligner !


La Société des S, Susan Hubbard, trad. Marion Danton, éd. L'école des loisirs, coll. "Médium +", 2011.

vendredi 6 avril 2018

Ce dont rêvent les ombres, d'Hilda Alonso

Voici ma première chronique concernant le Printemps de l'Imaginaire francophone ! J'ai mis plus de temps que prévu pour lire ce livre, vous saurez pourquoi.


Superbe couverture réalisée par Diane Özdamar.

Hilda Alonso est une auteure française qui a, depuis quelques années, fait son nid dans la littérature fantastique française. Elle a publié divers textes dans des anthologies et recueils, ainsi que quelques romans dont un graphique : Le Cabinet de Curiosités, réalisé en collaboration avec une artiste : Alexandra V. Bach. Depuis quelques temps elle s'adonne à l'illustration, et propose dorénavant ses recueils illustrés personnellement, en auto-édition. J'ai choisi de découvrir sa plume à travers son premier roman : Ce dont rêvent les ombres, publié aux éditions du Chat Noir.

________________________________________

Dans un monde médiéval fantasmé, l'auteure nous embarque dans une quête longue et dangereuse. La Chouette, autrement nommée Éponine, la sorcière du village, vit tranquillement dans les bois, jusqu'au jour où elle doit porter secours à une jeune femme épuisée et blessée. Cette dernière a aidé une fée en détresse, et reçu en remerciement un cadeau : un enfant, celui qu'elle n'arrivait pas à donner à son mari. Une fois rétablie, Ménéhould retourne au village, et sa grossesse nouvelle donne lieu à de nombreuses rumeurs. Une fille naît : Deirdre. Vive et intelligente, la petite fille est très liée à sa mère, mais une nuit, le malheur s'abat sur Ménéhould ; sa fille décédée, elle ne peut s'en détacher et, comme une bête furieuse, reste prostrée, sa fille tout contre elle. Au fil des jours, on en vient à chercher la Chouette, espérant que ses potions et sorts puissent aider la pleureuse. Se sentant connectée à la jeune femme, la guérisseuse décide de l'aider et demande au mari de fabriquer un coffre et de le fixer sur une charrette. Dedans ils y installent la mère et l'enfant enlacés, ne sachant presque plus qui des deux est en vie ou morte. Aidée par son ami Tanguy, un simple d'esprit, Éponine entreprend alors une quête qui la mènera au pays des dieux, mais aussi au fameux Sanctuaire, là où Ménéhould pourra trouver la paix. Pendant son voyage, elle rencontrera des loups, des elfes, mais aussi l'amour, en la personne de Bledri, un bien étrange homme...

________________________________________

Au risque de trop vous en dire, je vais m'arrêter là ! J'ai beaucoup apprécié ce roman, la plume de l'auteure ensorcelante, poétique et pointue, ce qui rend la lecture plus lente que celle d'un page turner à l'écriture blanche. J'ai également dû sortir mon dictionnaire, et ça n'arrive pas souvent ! Le côté savant et dense pourrait en rebuter certains, mais ce serait passer à côté d'un bijou stylistique et ce serait dommage. Je vous conseille donc de prendre votre temps pour le lire, afin de vous imprégner de l'ambiance fantastique.
Outre la forme, le fond est aussi intéressant. La quête d'Éponine mêle diverses mythologies, notamment celtique et latine ; s'ajoutent un peu d'ésotérisme et de mysticisme et vous avez là un beau mélange magique et spirituel ! Au fur et à mesure du voyage, la sorcière rencontre loups, kistunes, elfes, ou encore une sirène. L'auteure nous offre un panorama de créatures merveilleuses et de paysages — dont forêts et glaciers — à couper le souffle. Plus qu'un voyage pour amener Ménéhould au Sanctuaire, c'est une initiation : Éponine y apprend l'amour, le fonctionnement du monde, la nature de la magie, ou encore la destinée de chaque âme. La rencontre avec les dieux ne laisse pas indemne.

Je reprocherais cependant au roman une intrigue un peu décousue. En effet, on ne comprend pas vraiment pourquoi Éponine se sent obligée de s'occuper de Ménéhould, ni son abnégation, ni le sens du sacrifice aussi exacerbé des autres créatures. À propos de ces créatures, l'auteure en importe tellement dans le récit qu'on a du mal à se rappeler qui est qui, et surtout à voir leur utilité dans l'intrigue. Le livre forme un ensemble de tableaux à la fois charmants et noirs, relié par le mince fil conducteur du voyage de la sorcière et de ses amis. J'ai été assez perturbée par le dernier tiers du roman : l'atmosphère change énormément et plein de nouveaux personnages font leur entrée. Ce brusque changement a quelque peu réfréné ma lecture, sans compter le tout dernier chapitre, qui m'a interloquée. J'ai eu le sentiment d'un essoufflement à la fin du récit...
Malgré ces quelques points négatifs, ce roman mérite qu'on s'y attarde ! La plume et l'univers riche d'Hilda Alonso font rêver, et je pense me procurer prochainement ses recueils de nouvelles de sorcellerie (on ne se refait pas) !


Ce dont rêvent les ombres, Hilda Alsonso, éd. du Chat Noir, coll. "Griffe Sombre", 2016.

* * *

Chronique à retrouver sur Faunerie.

lundi 2 avril 2018

L'offrande

Je me suis remise un écrire un petit peu. Je me suis fixé quelques appels à textes pour me lancer, et dérouiller la machine, mais ce n'est pas simple. Rester concentrer sur une idée, la développer, trop d'efforts :p ! J'ai participé au début de l'année à l'appel à textes "Traces", de la revue Dissonances, mais mon texte n'a pas été retenu. Je ne suis pas vexée, j'estime avoir pas mal de travail à faire. Je vous livre ce texte ici même. N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez !

________________________________________ 

 
The Damsel of the Lake called Nimue the Enchantress, Frank Cadogan Cooper.

 

L'offrande



Elle a fermé la porte et elle est partie. Elle a marché longtemps dans la neige, s’arrêtant de temps en temps pour se reposer contre un arbre, puis reprenant son chemin, décidée et fière. Je le sais car je l’ai suivie. Je marchais dans ses pas à quelques centaines de mètres derrière elle, me faisant discret dès qu’elle se figeait. On a marché jusqu’au coucher du soleil, jusqu’à ce que les ombres se confondent avec l’encre du ciel, que seule la neige luise, réfléchissant la lumière fantôme de la lune.

Malgré le froid j’ai tenu bon. Mes jambes raides ont continué à me porter, je me suis félicité de m’être bien couvert, contrairement à elle, qui semblait ne pas sentir la morsure du froid : sa tenue était légère et elle allait pieds nus. Je savais depuis le début de notre rencontre qu’elle ne resterait pas. Elle ne l’avait jamais dit à haute voix, mais c’était dans ses gestes, dans son regard. J’avais déjà repéré le caractère évanescent de notre relation, bâtie sur le mystère et un accord implicite : je ne l’avais jamais interrogée sur ses escapades, ni sur sa peau froide, ni sur les étoiles qui la constellaient. Elle allait et venait à sa guise, sans que je ne connaisse jamais la destination. Et puis elle est partie comme elle est venue, auréolée de secrets.

Elle a fait halte sur une colline battue par un vent glacial, surmontée d’une grosse pierre noire qui, étrangement, n’était pas recouverte de neige. Elle s’est prosternée, la tête touchant le sol, comme une supplique adressée au néant. Quand elle s’est redressée, sa silhouette avait changé : pourtant menue un instant plutôt, elle portait désormais la vie. Son ventre rond tendait le fin tissu de sa robe, et je contemplais avec stupeur le miracle. Je me fis violence pour ne pas courir la rejoindre, respectant l’accord tacite entre nous, émis depuis le premier jour où ses yeux clairs ont plongé dans les miens. Je l’ai entendue psalmodier, tendant les bras vers les éléments, sa chevelure dansant au gré des rafales de vent. Puis un cri a retenti dans tout l’espace de la nuit, celui d’une bête écorchée vive. Glacé d’effroi, j’ai retenu mon souffle, ne pouvant détacher mon regard du spectacle.

Tout en hurlant et gémissant, elle s’est agenouillée et a relevé sa tunique, dévoilant ses jambes pâles et la courbure de ses fesses. Avec un mélange d’épouvante et de fascination, j’ai observé son accouchement solitaire. La scène était redoutable et magnifique, je l’ai vu saisir l’enfant d’entre ses jambes et essuyer son petit corps avec sa robe. Mon enfant. Il s’est mis subitement à vagir tandis qu’elle le berçait contre son sein, lui chuchotant des paroles qui m’arrivaient par bribes dans une langue inconnue, comme dans un rêve. La lune éclairait doucement le visage de ma sauvage compagne, qui rayonnait malgré l’épuisement. J’ai cru la voir lancer un regard au buisson épineux derrière lequel je me cachais. Je me suis alors décidé à la rejoindre, brisant notre pacte silencieux.

Elle s’était levée et admirait l’adorable être qui remplissait ses bras. Un éclat particulier animait ses traits, énigmatique, qui touchait au sublime. J’avançais lentement, mes pieds s’enfonçaient dans la poudreuse, parsemant le paysage immaculé de leurs empreintes. Soudain un pressentiment terrible m’a envahi et je me suis hâté. Un grondement venu du cœur de la nuit a tonné et un éclair aveuglant, déchirant les voiles d’ombre, m’a fait perdre l’équilibre. Je me suis relevé prestement et j’ai vu l’enfant, gigotant nu dans la robe nacrée et tachée de sa mère, sur la pierre. Je me suis précipité pour le réchauffer dans mes bras. C’était une fille, et une cicatrice en forme de lune brillait sur son front. Une fille, seule trace de l’existence de sa mère, seule trace de l’amour que je lui avais porté…

dimanche 11 mars 2018

L'Ampoule, hors-série n°2, déc. 2017.


Photographie par Xavier de Bordeaux (source).

La maison d'édition L'Abat-Jour publie une revue papier semestrielle : L'Ampoule, qui est dirigée par l'auteure Marianne Desroziers. Cette revue propose du contenu littéraire mais aussi graphique. Je me suis procuré le second numéro hors-série, athématique, et je vous livre mon avis.

________________________________________

J'ai d'abord été agréablement surprise par la qualité physique de la revue : le papier est beau, mat, épais ; la mise en page est bien faite, claire, sobre ; le tout est très professionnel. Très bon point pour cette petite maison d'éditions ! Vingt et un textes composent ce recueil, chacun illustré d'une création visuelle en noir et blanc, choisie avec minutie. J'ai pris mon temps pour lire toutes ces nouvelles, qui ne laissent pas indifférent, tant les styles diffèrent et sont marqués - ce qui a sans doute imposé leur choix. Ce recueil emmène le lecteur dans un pays imaginaire en noir et blanc, résolument incertain et mélancolique, quand il n'est pas inquiétant.
On peut retrouver, parmi les textes qui m'ont le plus marquée : "Les papillons de Marie", extrait du nouveau recueil Fantasmagories de Marianne Desroziers, qui évoque la transformation d'une fillette mal-aimée en sanglier ; un texte surprenant et absurde tel que Planté là de Thomas Pourchayre, racontant la journée d'un homme enterré jusqu'au cou ; on passe à l'écrit poétique de Anne Escaffit, Nuances d'Être, un hymne à la beauté de la torture ; le conte de Manuela Legna et son Conteur Errant, immortel, qui sillonne la terre plus pauvre que Job ; l'inquiétante nouvelle de Benoît Patris, une Faille qui met le monde sens dessus dessous ; La Cire à esgourdes d'Yves Letort, charmante histoire d'amour entre deux mélomanes amateurs d'une drogue spéciale ; une journée hallucinée décrite par Roland Goeller dans Nocturne ; le tableau hypnotique d'une sorcière écrivant sa dernière lettre dans L'Insoumise de Claire Eustache ; ou encore Le Royaumes des trois cris de An Pra, conte effrayant, entre ronces et mariage mortifère.
Je n'ai pas listé l'intégralité des textes au risque de faire de cette chronique un véritable pavé indigeste, mais on découvre avec plaisir des textes de Jean-Michel Maubert, Marianne Duforeau, Le Golvan, Georgie de Saint-Maur, Nathalie Vignal, Damien Desbordes, Sébastien Chagny, Marc Legrand, et Christophe Lartas. 
Mention spéciale pour les illustrations de Marina Ho et Maxime Derouen qui m'ont bien plu.

________________________________________

Il ressort de ce recueil des univers très divers et des plumes acérées, je salue le flair des éditeurs. Deux nouvelles m'ont particulièrement tapé dans l’œil : La Cire à esgourdes, très bien écrite, avec une point d'humour, d'absurde et de poésie très bienvenue - je la recommande ; et L'Insoumise, qui, au départ, m'a un peu interloquée de part son style original : le lecteur est pris à parti (tu) et le narrateur lui offre une "vue" de l'histoire, comme un zoom de caméra sur le plan qui apparaîtrait petit à petit.

En somme, une revue de qualité qui mérite d'être suivie, pour les amateurs de textes noirs et bizarres...


Hors-série n°2, L'Ampoule, déc. 2017, éd. de L'Abat-Jour, coll. dirigée par Marianne Desroziers, 10€.