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Sélection

Maleficium, de Hilda Alonso

J'avais déjà chroniqué Ce dont rêvent les ombres, roman onirique édité en 2016 que j'avais beaucoup apprécié, et voilà que pour inaugurer le Pumpkin Autumn Challenge j'ai décidé de retrouver la plume de Hilda Alsonso avec Maleficium, recueil de textes autoédité en 2018. J'ai eu le plaisir de plonger dans un univers ensorcelant !

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Pactiser avec le démon, lancer un sort d'amour, s'abreuver de l'énergie de ses fans, irriter une sorcière et se retrouver aphone, empoisonner la maîtresse maltraitante, protéger Avalon, faire peur aux gamins à Halloween, se venger d'une amie, etc., voilà une partie des facettes de la magie que renferme ce recueil. Sorcières et sorciers flouent et se font flouer : un sort mal formulé, un dieu facétieux, et voilà que la magie n'opère pas comme elle le devrait ; prudence. Comme le rappelle la quatrième de couverture : "La magie n'est ni bonne ni mauvaise. tous nos actes ont de…

Le dernier chant d'Orphée, de Robert Silverberg


Robert Silverberg est un auteur de science-fiction américain très connu du XXe siècle, et a reçu plein de prix prestigieux tout au long de sa carrière (quatre fois le Hugo, cinq fois le Nebula et neuf fois le Locus). Le dernier chant d'Orphée est un de ses derniers longs récits, paru en 2012 aux éditions ActuSF. Ces mêmes éditions l'ont réédité en version poche cette année et j'ai eu le plaisir de le recevoir en service presse. Curieux récit que celui-là, qui traite de mythologie et non pas de science-fiction.

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Orphée, le célèbre poète à la lyre de l'Antiquité, raconte à son fils Musée ce que fut sa vie. C'est son dernier chant, comme il l'indique dès le début du récit. Il parle ainsi de sa naissance quasi divine, de son don pour la musique et de son apprentissage auprès d'Apollon, de sa spiritualité (il se fait initier aux mystères de nombreuses cités et se rend plusieurs fois en Égypte), de son amour Eurydice qu'il pleura toute sa vie, de ses aventures auprès de héros tels que Jason et Ulysse, et enfin, de sa mort.

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Orphée ramenant Eurydice des enfers, Jean-Baptiste Camille Corot.
Silverberg s'est approprié le mythe antique et en propose une réécriture aux accents lyriques. Il insiste particulièrement sur certains instants de la vie d'Orphée, comme la descente aux enfers - essentielle ! - et le voyage auprès de Jason pour récupérer la Toison d'or. La descente aux enfers, autrement appelée catabase, est un topos récurrent de la mythologie grecque et de la littérature tout court (citons par exemple La Divine Comédie de Dante, l'auteur se rend aux enfers pour récupérer son amour Béatrice), et a été énormément peint dans l'histoire de l'art (citons Gustave Moreau, Jean-Baptiste Corot, John Roddam Spencer Stanhope, etc.). Lorsqu'Orphée arrive aux enfers, il rencontre Perséphone, sensible à sa douleur, et son époux Hadès, qui accorde au poète de retrouver sa belle à la seule condition qu'il ne se retourne pas pour la regarder durant le retour. Bien sûr, tout le monde connaît la suite : le poète sortira seul des enfers...
La catabase est surtout une initiation spirituelle : le néophyte entre dans les profondeurs et en ressort grandi, avec des connaissances en plus. Il devient un initié. C'est le deuxième point que j'ai surtout apprécié dans cette novella : l'initiation spirituelle d'Orphée. Ce dernier est à l'origine de l'orphisme, une "secte" antique qui emprunte nombre de ses croyances au néoplatonisme, et qui inspirera plus tard le christianisme : ainsi on retrouve l'idée de souillure originelle. Orphée, de par sa double nature divine et humaine, est tout indiqué pour guider les hommes : il leur permet, grâce à son chant et aux mystères qu'il enseigne, de renouer avec la nature divine présente en chacun d'eux. Ajoutons la croyance en la réincarnation, qui explique pourquoi, tout au long du récit, l'aède précise que tout ce qu'il a vécu il le vivra encore, et ce, éternellement.
L'auteur raconte l'initiation d'Orphée en touches éparses : d'abord Apollon, qui lui fait présent de la lyre, puis, après les enfers, direction l'Égypte, ou le poète apprend autant des prêtres qu'il enseigne la musique à la cour du Pharaon. Puis, pendant son voyage avec Jason, il participe à de nombreux mystères et fêtes en l'honneur des dieux grecs, dont Dionysos. Ce qu'il y a d'intéressant, c'est que l'Orphée narrateur exprime son dégoût des fêtes dionysiaques - ou bacchanales -, alors que ce qui sera enseigné sur l'orphisme emprunte beaucoup au mythe de ce dieu des excès, et c'est par ce culte qu'il meurt : lapidé et lacéré par les Bacchantes, autrement appelées les Ménades, sur l'impulsion d'Apollon qui lui souffle de se sacrifier. Son démembrement est d'ailleurs à mettre en parallèle avec celui subi par Dionysos...
De plus, l'aède offre un regard moderne sur les religions, en particulier les polythéismes : il affirme ainsi que tous les dieux ne font qu'un, se posant ainsi en visionnaire : les monothéismes auront le monopole dans toutes les civilisations européennes et méditerranéennes quelques siècles plus tard. 

Ce court roman n'est pas d'une originalité ébouriffante, l'auteur se contente d'une réécriture sans fioritures ni gros ajouts de son cru. L'intérêt réside dans la forme : Orphée s'adressant à son fils, lui offrant son "dernier chant", qui contient, finalement, tous les chants de sa vie : celui pour Eurydice, ceux de ses nombreux voyages, et le chant de sa mort (on dit que même décapité, il continuait à chanter et sa lyre à jouer).
J'aurais aimé que l'auteur développe certains épisodes : l'histoire d'amour avec Eurydice, avant qu'elle ne meure piquée par un serpent ; son voyage avec d'Ulysse dans le Nord, en Hyperborée, le tout "dernier voyage" du roi d'Ithaque ; en somme, Le dernier chant d'Orphée fait planer le mystère : on n'en saura pas davantage sur son apprentissage mystérique comme sur divers aspect de sa vie (par exemple, il raconte à demi-mots qu'après Eurydice il n'a plus eu que des aventures homosexuelles, ç'aurait pu être sympa de raconter tout ce pan sensuel et amoureux de sa vie !). L'auteur a pris le parti de rester neutre, de s'effacer derrière le poète mythique, donnant à son récit une tonalité antique et lyrique, comme un Virgile racontant L'Énéide.

Pour conclure, ce livre peut être un très bon moyen de s'imprégner du mythe d'Orphée, la plume de Silverberg étant beaucoup plus fluide que celle des auteurs antiques. Néanmoins, pour les férus de mythologie, il leur sera sans doute dispensable. Ajoutons les réflexions semées ici et là dans le récit, sur la religion, l'écriture, le libre arbitre, qui entrouvrent des portes et nous encouragent à les approfondir par nous-mêmes.


Ce roman a été lu dans le cadre du 7e challenge de littérature de l'imaginaire.



Le dernier chant d'Orphée, Robert Silverberg, éd. ActuSF, coll. "Hélios", 2019.

Commentaires

  1. En voici une chronique très complète et documentée sur Orphée!
    Je ne pense pas me laisser tenter, j'ai peur de ne pas réussir à entrer dans l'histoire, de ne pas être touchée par ce dernier chant.

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    1. Merci de ton commentaire ! Ce n'est effectivement pas un récit "touchant", mais plutôt intéressant, pour qui voudrait en savoir plus sur Orphée.

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